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La lettre de J. C. Frisch - janvier 2019

Chers amis du Baroque Nomade,

En ce début d'année, en guise de vœux, permettez-moi de vous adresser un petit... 

...Éloge du marécage !

N'oublions pas que les marécages sont des lieux de grande bio-diversité, qui s'auto-entretiennent pourvu qu'on leur laisse l'irrigation nécessaire. En biologie, on appelle climax cet état des milieux stables et pérennes. C'est dans cet état que les biotopes sont les plus riches. A l'opposé, un jardin à la française, avec quelques buis bien taillés autour de magnifiques pelouses et massifs, ne peut vivre sans une armée de jardiniers, car c'est un milieu en déséquilibre. L'avantage du jardin à la française, c'est que le jardinier en chef a le pouvoir. Il peut éliminer les mauvaises herbes, décider de remplacer les buis par des charmilles, ou de fleurir les plates-bandes avec des annuelles, qui seront renouvelées chaque année, au bon gré des décisions.

Même vénérables, les arbres qui ne sont plus dans l'alignement sont implacablement éliminés. De plus le public, bien éduqué, reste spontanément dans les allées. Quelqu'un qui aimerait s'intéresser de près à une pâquerette au milieu d'une pelouse serait rapidement écarté. C'est très beau les jardins à la française. J'aime ça. Ça repose. Il en faut. Mais on n'y découvre jamais rien de nouveau. C'est interdit. Et j'aime plus encore les marécages. Dans ma jeunesse, j'allais y passer des heures, à observer la nidification des avocettes, à écouter les rousseroles et les phragmites. L'été, je me roulais dans la vase. L'hiver, chaussé de cuissardes, je passais entre les massettes gelées pour débusquer une mésange à moustache ou une osmonde royale.

Le monde de la Culture est en train de se réduire à un magnifique jardin à la française. Nos jardiniers ont peur des marécages. 

Il arrive parfois que les jardiniers, trop occupés à discuter en commission quelles fleurs ils vont planter, délaissent leur jardin. Ils ne vont plus parler aux fleurs, ne s'intéressent plus vraiment à leurs buissons, ou appliquent des décisions sans lien avec les plantes. Et dès que les jardiniers ont le dos tourné, de tous côtés, ça repousse, en tous sens. Malheureusement au début ce n'est pas la flore la plus intéressante. Les plantes les plus conquérantes se développent rapidement. Parfois il s'agit d'espèces invasives venues d'autres continents. Si jamais le jardin à la française était fait d'espèces génétiquement modifiées, certaines vont disparaître rapidement, car sans entretien, elles meurent, et d'autres vont au contraire se répandre dangereusement dans les espaces vacants, les pelouses délaissées, les allées de gravier, terres de conquête pour les plus voraces, telle la renouée du Japon ou l'arbre aux papillons, qui n'ont de joli que le nom. Il faudra attendre très longtemps pour que des fleurs précieuses, qu'elles soient modestes ou splendides, y retrouvent une place, car elles ont besoin de temps. Puis un jour on s'apercevra que le beau jardin est trop mal entretenu, et qu'il n'y a plus besoin de jardiniers. Le paysagiste en chef les licenciera sans sourciller.

Pendant quelques décennies, on a compris que l'art ne peut pas être un jardin à la française. Qu'il fallait irriguer, et renoncer à tout contrôler. Laisser la bio-diversité foisonner, avec ses prises de risque, donc ses échecs, car si on est sûr de réussir à chaque fois, c'est qu'il n'y pas de prise de risque. Puis Internet est arrivé, changement climatique brutal, et imprévu, contrairement à l'autre qui est annoncé depuis des décennies et qu'on observe sans rien faire. L'économie libérale y règne sans partage, avec le flot de cupidité, de rumeurs, de contre-vérités, d'obscurantisme, que nous observons dans tous les domaines. L'argent y appelle l'argent, et les jardiniers espèrent leur part de pouvoir. Ils veulent, plutôt que s'occuper de contenu, de sensibilité, qu'on soit visible sur Internet, ce qui permettra à leur entreprise de jardinage de l'être à son tour.

Visible, d'ailleurs, ça montre bien que le son n'a pas vraiment d'importance, même pour la musique. Les logos des jardiniers le sont bien plus. La Culture parle désormais le langage de l'Industrie : communication, innovation, investissement. Jamais d'art. Il faudra très longtemps avant que ce nouveau biotope culturel atteigne son climax. Au minimum plusieurs décennies, mais ça viendra. En attendant, c'est un terrain vague conquis progressivement par des espèces invasives.

La bio-diversité du futur dépend de notre capacité à la préserver maintenant.

La question est donc : que voulons-nous faire dans notre petit, tout petit jardin ? Un terrain vague d'Internet, avec quelques jardins à la française pour rassurer les jardiniers ? En 2019, nous, Le Baroque Nomade, comme d'autres, avons l'intention de mettre toute notre énergie à développer, patiemment, modestement, le plus possible de plantes rares. Si toutes ne parviennent pas à complète floraison, nous aurons le bonheur de les avoir plantées, pour vous, nos amis, nos auditeurs.

Mille mercis à tout celles et ceux qui nous aident à irriguer notre marécage favori et ne ferment pas les vannes.

Ainsi de la série des concerts à Gare au Théâtre Attention Musique ! : chaque premier lundi, nous disposons du lieu pour expérimenter de nouveaux programmes, faire des tentatives, des essais-et-erreur. Nous y invitons des groupes amis, nous fédérons progressivement un public local, dans notre banlieue agitée par des chantiers gigantesques. Le prochain c'est le 7 janvier, à 20h30 Le voyage immobile de Ben CoudertCéline Largeaud,  Nicolas DesprezRenaud Boutin et David Juillard.
Dans cet esprit nous relançons une nouvelle version du projet participatif Entends l'Ailleurs, où des musiciens amateurs, venus du monde entier et installés à Vitry-sur-Seine, partagent leurs répertoires et leurs instruments. Qanuncithare vietnamiennecajonmandoline, et tant d'autres. Rendez-vous en juin pour une première étape.

Sous l'impulsion collective des directeurs artistiques, nous créerons de nouveaux programmes, la musique qui nous plaît, que nous avons envie de jouer et de faire entendre. Nos choix subjectifs, nos fleurs préférées. Une sonate d'Isabella Leonarda (dans notre programme Tutti Flutti), un trio de Beethoven avec guitare (Une autre sérénade), une mélodie chinoise nouvelle, dont l'ornementation délicate a échappé à la Révolution Culturelle, un texte de Pierre Michon avec la musique de Monteverdi (Roi du bois, roi des voix).

Nous continuerons à porter le projet Le Vaisseau Fantôme, une aventure lyrique de chambre avec Opéra.3 et Jeanne Debost. Jouer Wagner avec 7 instruments, c'était risqué. Grâce au talent de Félix Roth, qui en a réalisé la réduction, c'est très réussi. Nous serons en résidence de création à Meudon à l'automne pour des représentations en janvier 2020, avec mise en scène.

Quelques voyages sont en préparation, bien sûr, et ce sera l'occasion de nouveaux projets.

En 2019, Vivons heureux, cultivons notre jardin, on nous le conseille depuis le XVIIIe siècle !

 

Jean-Christophe Frisch

 

PS : pour protéger les marécages, il faut signer ici