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Le roi David

Distribution:

Pascal Bertin, alto
Romain Champion & Matthieu Chapuis, ténors
Benoît Arnould, basse
Hendrike ter Brugge, violoncelle
Ronald Martin Alonso & Andreas Linos, violes de gambe
Mathieu Dupouy, orgue & clavecin
Rémi Cassaigne, Luth
Naama Breedijk, harpe

 

 

Dans la Venise du début du XVIIIème siècle, où l’opéra triomphe, Benedetto Marcello prend son époque à contrepied : il publie en 1720 son pamphlet Il Teatro alla Moda, où il croque et moque chanteurs, chanteuses, compositeurs, impresarios, scénographes, costumières et entremetteuses, tout le petit monde qui gravite autour des théâtres. Dans les années qui suivent, il entreprend de composer son monumental Estro Poetico-armonico, ou Parafrasi sopra Salmi : ces Paraphrases Poétiques sur les Psaumes (sur un texte de Girolamo Ascanio Giustiniani), publiées à partir de 1724, vont être un des plus grands succès de l’édition musicale moderne. Republiés, piratés, traduits dans toute l’Europe, encore arrangés pour le piano tard au XIXème siècle, ces Psaumes doivent leur succès à leur inspiration intemporelle et visionnaire.

Le propos de Marcello, tel qu’il l’exprime dans la préface-manifeste de l’édition de 1724, semble a priori assez austère. S’il préfère mettre en musique non pas le psaume latin mais une paraphrase en langue vulgaire, c’est pour “éclairer l’obscurité du psaume par de nobles ornements”, mais sans céder aux rimes et aux rythmes de la poésie profane. Quant à la musique, sa matière et sa manière doivent se plier aux exigences de la parole et de l’expression des sentiments. Le repoussoir, c’est la roucoulade, la virtuosité ornementale et gratuite. Pour l’exécution du psaume 21, prophétie de la Passion, Marcello invite le chanteur à préférer “la tendresse du coeur” à “l’artifice de la voix”.  Le modèle, c’est la simplicité de la musique des Anciens : il intègre à ses compositions des hymnes grecs (Hymne d’Homère à Cerès dans le psaume 18), des intonations hébraïques (psaume 18, psaume 21) ou grégoriennes (psaume 18). Marcello fait voeu de gravité: il délaisse presque totalement la voix de soprano au profit des voix graves, alto, ténor, basse, et d’une partie de basse continue toujours riche et fournie. À ce propos, Marcello concède : “il n’a pas paru inconvenant d’exprimer l’emphase mystérieuse dont le saint Prophète s’est parfois servi pour signifier les accent effrayants de la justice divine par l’utilisation de modes étranges et de modulations chromatico-madrigalesques appuyées sur les accords équivoques et imparfaits de nos instruments artificieux, et particulièrement du clavecin – tel le marin pris dans la tempête qui, pour gagner le port, se sert de tous les vents, quitte à dévier de sa route.”

C’est dans ce détour que le Baroque Nomade s’empare de la musique de Benedetto Marcello. Nous entendons dans ses Psaumes une musique libérée des conventions expressives de l’opéra, avec ses tempêtes et ses lamentations obligatoires, une musique qui déploie pour nous une théâtralité nouvelle, intempestive, moderne. Marcello, compositeur indépendant et anticonformiste, tourne le dos à la mode, regarde vers le passé antique et biblique et, par là, lance un pont vers l’avenir. Plus d’un siècle plus tard, en 1837, Berlioz le reconnaîtra en écrivant que son Psaume 21 « est un sublime témoignage de ce que la mélodie peut produire de poétique et de grand. Cette tristesse est si profonde et si résignée en même temps, son accent a quelque chose de si prophétiquement inspiré, cette voix solitaire semble éveiller de si lointains échos, que jamais les plus belles pages de M. Chateaubriand n’ont présenté, à l’œil de l’imagination, plus sainte et plus désolée, l’image de Jérusalem.» À lui le dernier mot.